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L' expression de la liberté dans la spiritualité ignatienne
L' expression de la liberté dans la spiritualité ignatienne"Plaise à la divine Bonté de nous communiquer toujours la lumière de la Sagesse, pour que nous puissions voir clairement et accomplir fermement son bon plaisir, (...) pour que nous acceptions de sa main ce qu’il nous envoie, en faisant cas de ce qui a le plus d’importance : la patience, l’humilité, l’obéissance et la charité…
Que Jésus Christ soit seulement en nos âmes !' ( saint Ignace de Loyola (1491-1556), Lettre du 17/11/1555)
Sommaire
1.Une liberté créée : Principe et fondement
1.1 La source
1.2 La visée
1.3 L'acte de foi ignacien : choix du cœur et de la raison
1.4 Regarder le Christ pour discerner
1.5 Être indifférent aux choses créées pour exercer notre liberté
1.6 La liberté de notre libre- arbitre
2 Déploiement du devenir de la liberté
2.1 Une liberté pardonnée et appelée
2.1.1 L'expérience et l'épreuve du péché
2.1.2 Jésus Christ image de la parfaite liberté
2.2 Une liberté exercée
2.2.2 Vouloir ce que Dieu veut
2 2.3 L'élection
3. Finalité de la liberté
3.1 Une liberté reliée
3.1.1 Sentire cum Ecclésia
3.1.2 La liberté au service de la mission apostolique
3.2 Une liberté consacrée et sanctifiée
3.2.1 Trouver Dieu en toutes choses
3.2.2 Contempler pour parvenir à l’amour
Introduction
L’homme a toujours revendiqué la liberté. Mais souvent, il pense que l’expression de cette liberté peut se faire en l’absence de Dieu. Saint Ignace réfute cette autonomie. La liberté, version ignacienne “s’inscrit dans la tradition mystique et théologique de l’Eglise”1. Elle est, comme les autres grâces divines, un don de l’Esprit. En m’appuyant sur “Principe et Fondement ”des Exercices spirituels, la première partie de mon analyse s’efforcera de montrer que la liberté humaine est une réponse à l’appel de Dieu qui trouve son origine dans notre être créé. Cela nous amène à nous situer dans le monde et prendre des décisions devant les choix qui s’offrent à nous. Dans ce chapitre, les facultés mobilisées par l’homme seront abordées pour répondre à la sollicitation divine. En particulier, je montrerai de quelle manière la foi et la raison interagissent pour que la liberté puisse s’exercer pleinement. Comment cette liberté se déploie-t-elle ? Le cheminement spirituel proposé par Saint Ignace respecte les voies habituelles que doit emprunter tout croyant qui désire emboîter les pas du Christ En utilisant comme document de référence les Cahiers Spirituels de Saint Ignace, j'expliquerai comment le retraitant en quête d’une prise de décision doit procéder pour combler son immense désir de Dieu. J’insisterai sur le fait que le déploiement de l’acte libre s’effectue dans une succession de plusieurs étapes reliées les unes aux autres. Il n’y a aucune espèce d’obligation pour celui qui veut être un élu de Dieu de suivre chronologiquement ces étapes. Toutefois, il devra avoir cette capacité de sentir en lui la nécessité de ne pas occulter aucune. Les trois premières semaines de retraite qui conduisent le retraitant à devenir élu de Dieu marquent les conditions de la liberté. L’élection est atteinte, à la fin de la deuxième semaine. Le retraitant a-t-il pour autant abandonné sa propre volonté pour n’accomplir que celle du Seigneur ? Peut- on envisager l’élection sans union avec le Christ ? En quoi consiste la liberté intégrale dont parle Ignace ? Cette dernière partie traitera donc de la finalité de la liberté, c’est à dire la manière d’exprimer les conséquences de la décision de vivre en Christ. Il s’agira ici de préciser dans un premier temps que tout baptisé est relié à l’Eglise par le Christ et de ce fait il doit assumer sa vocation missionnaire. L’Ad Admorem que propose Ignace finalise notre liberté. Comment cet Amour s’exprime-t-il ? Comment y parvenir ? Ce thème clôturera la dernière partie de ma réflexion.
I. Une liberté créée : Principe et fondement
1.1La source
Dès le début du texte « Principe et fondement » Saint Ignace précise que « l'homme est créé. » C'est une expression qui ne marque pas une rupture dans le temps. En utilisant un présent duratif, Saint Ignace veut insister sur le fait que nous sommes créés hier, demain et aujourd'hui. C'est un présent qui dure mais dont ignore quand le commencement et la fin auront lieu. Cependant, c'est maintenant que Dieu
1 Revue de Spiritualité ignatienne, numéro 99 ; 2002, page 80-81
me sollicite et me fait exister. C'est Lui qui prend l'initiative. Une fresque avant la restauration de 1980 de la voûte de la chapelle Sixtine illustre cette communication entre Dieu et l'homme. “Le bras droit de Dieu se tend pour donner l'étincelle de vie, du bout de son propre index projeté vers celui d'Adam. Ce dernier, par la disposition de son bras gauche et de l'ensemble de son corps, prend une pose assez comparable à celle de Dieu. Cette relative symétrie rappelle que l'homme est créé à l'image de Dieu. C'est en fait le corps tout entier de Dieu qui tend vers l'homme, dans un mouvement volontaire. Le corps d'Adam est au repos ; sa main gauche est presque relâchée, son index fléchi. Dieu donne, Adam reçoit. La nudité d'Adam exprime son innocence, qui sera perdue avec le Péché originel. Détail emblématique de l'œuvre, l'index d'Adam et celui de Dieu se rapprochent mais restent séparés par une courte distance, ce qui laisse penser qu'elle matérialise la séparation entre Dieu et Adam”2. Cette distance rappelle tout d'abord que Dieu est maître de la Création. Dieu étant Créateur de l'univers, de l'ensemble des créatures, il a, de ce fait, la primauté sur toutes choses. Saint François d’Assise qui accordait beaucoup d'intérêt à l'économie de la Création et du salut exprime cela de cette manière, devant la grandeur de Dieu : « Tout puissant, très saint, très haut et souverain Dieu, Père saint et juste, Seigneur, roi du ciel et de la terre, nous te rendons grâces à cause de toi-même, parce que, par ta sainte volonté, et par ton Fils unique avec le Saint-Esprit, tu as créé toutes choses, spirituelles et corporelles; tu nous as faits à ton image et ressemblance, tu nous as placés dans le paradis »3. Dieu a tout créé. De ce fait notre être, dans sa globalité, Lui appartient. Notre volonté, notre intelligence, nos compétences, nos capacités, notre sympathie pour nos proches proviennent de Lui. C'est un Dieu à la fois transcendant mais qui prend l'initiative dans sa relation avec l'homme. En effet, dans la conception ignacienne, d'emblée l'homme est placé dans un rapport avec Dieu. Nous ne sommes pas maître de notre vie. Pour Saint Ignace, la liberté s’inscrit dans la tradition théologique et mystique de l’Église, selon laquelle la liberté est don de l’Esprit : « Là où est l’Esprit du Seigneur, là est la liberté »4.
1. 2 La visée
Cependant pour Saint Ignace, le dieu dont il nous invite à suivre n'est pas atteint au terme d'un itinéraire d'épreuves et de "nuits"5. Il se révèle comme une force créatrice à laquelle Il demande de collaborer en esprit d'humilité mais aussi d'initiatives et d'actions. A la fois don, la liberté devient une conquête. L’homme est libre dans la mesure où il consent à vouloir sa « fin », à devenir ce qu’il est : « image de Dieu.” La liberté consiste à agir selon des fins et chercher les moyens qui permettent d'atteindre les fins. Mais ce sont toujours les fins qui intiment l'ordre et leurs sens aux moyens retenus. Dans l'acte libre, la fin que nous visons vient en premier. Dans ce face à face avec Dieu, notre liberté se décline en trois manières définies par trois verbes : louer, respecter et servir
2 https://fr.wikipedia.org/wiki/La_Cr%C3%A9ation_d%27Adam_(Michel-Ange
3 Saint François d’Assise, Règle non bullata 23, 1
4 2 Corinthiens 3, 17
5La nuit obscure de l'âme est une expression attribuée à l'origine à Jean de la Croix et qui désigne une expérience passagère de désolation spirituelle dans l'expérience mystique Ce carmélitain estime que cette expérience permettrait de purger l'âme de ses défauts et de l'enrichir en vue d'une union avec Dieu/ La nuit obscure, décrite dans un poème, est symbolisée par la Montée du Carmel
Ils sont une invitation à agir. Effectivement, la spiritualité ignacienne, qui, s'enracine dans le christianisme pose comme postulat : Dieu aime les hommes et agit dans le monde pour leur bien. Le Créateur et maître de tout a confié à notre liberté le soin de sa création, la mettant au service de l’œuvre d’accomplissement. L'homme peut collaborer à cette action en recherchant de ce qui lui permettra de mener une vie qui correspond au mieux au désir de Dieu.
1.3 L'acte de foi ignatien : choix du cœur et de la raison
Dans son cours sur la spiritualité ignatienne, Marguerite Léna déclare « Ce qui caractérise l'approche ignacienne de la liberté humaine c'est qu'elle est inséparable du Mystère de Jésus”6. Ceci vaut également de manière réciproque. Le Mystère de Jésus est inséparable de l'itinéraire de notre propre liberté. En effet, le Mystère du Christ ne se donne pas à connaître de manière neutre comme les objets de ce monde. Quel schéma Saint Ignace nous propose-t-il donc pour suivre le Fils de Dieu ? Qu'est ce qui caractérise sa foi ? Saint Ignace a été confronté à ce choix de Dieu dans un contexte particulier, plutôt tragique. Sur ce chemin, la rencontre du Christ est déterminante. Pour Ignace, en effet, le Christ demeure incarné dans l'Église. Il est le « Créateur”. » Une blessure à la jambe a été l’élément déclencheur du regard nouveau qu’Ignace posa sur le Rédempteur. A Manresa, il connut des périodes de dépression alternées avec des moments de joie. Finalement, il fut pris de dégoût pour la vie qu’il menait jusque-là. Il se rendit compte que pour exprimer sa foi, il n’est pas forcément besoin d’accomplir des œuvres donquichottesques et des prouesses ascétiques. Le Christ n’en demande pas autant ; Il peut bien se passer de ce genre de performance. De la désolation, Saint Ignace passa donc à la consolation de pouvoir servir Dieu. Il finit par découvrir que la liberté offerte à chacun est une chance : la chance pour tout être humain de décider de sa vie devant Dieu. C’est dans une totale liberté qu’il se convertit. En effet, La foi est un don gratuit que Dieu nous propose. Il nous invite à grandir et à changer. C'est dans une intégrale liberté que l'homme répond à Dieu. Ce qui fait dire au père Gaston Fessard « Les Exercices Spirituels sont le fruit d'une réflexion concrète sur l'acte de liberté et leur valeur universelle vient de ce qu’ils expriment dialectiquement les moments et les éléments essentiels du drame humano divin qu’est la liberté. Ils nous conduisent “au point infiniment subtil où s’opère l’union de l’homme à Dieu, la jonction de la liberté et la grâce”7. Répondre à Dieu nécessite que je sois capable de savoir ce que Dieu veut de moi. Cette recherche de Dieu ne se fait pas à tâtons8. Par la Révélation Dieu convie l'homme à collaborer à son projet de salut. C'est par la foi, c'est à dire par la confiance à la Parole révélée que le croyant marche dans les pas du Seigneur. Il est indéniable que l’obéissance au double commandement de l’amour9 comporte une dimension affective. Sans la présence de
6 Marguerite Léna, Spiritualité ignatienne
7Gaston FESSARD La Dialectique des Exercices spirituels de saint Ignace de Loyola. Paris, Aubier, 1956 Gaston Fessard.
8 Esaie 59,10
9 Matthieu 22, 35-40
sentiments, l’amour pour Dieu et notre prochain, serait un peu sec, dénué de toute saveur. Le cœur a forcément son mot à dire concernant la foi. Dans la pensée pascalienne, la foi est une révélation immédiate et intérieure de Dieu. Elle s’obtient grâce au cœur, participant à l’affectivité, vraie force agissante liée au sentiment et saisissant Dieu sans intermédiaires. Pour autant, la foi ne doit pas être uniquement une adhésion de notre cœur. L’affectivité parlant parfois plus haut que la raison a eu comme effet de mettre à mal les valeurs chrétiennes inspirées par la Bible. La perception de la notion du “mal” et du “bien” avec les excès qui s’ensuivirent n’étaient pas de nature à crédibiliser la foi chrétienne. Dans sa Lettre apostolique : “A l’approche du troisième millénaire, 11.10.1998, n°°6”, Jean Paul II déclare que « par la foi, Dieu se révèle et s'adresse à l'homme ». Et il ajoute : “Tout homme est rendu capable de répondre à Dieu ». Dans ces deux affirmations, le Saint Père montre que l'accessibilité à la Parole divine fait appel aussi bien à la foi et à l'intelligence. Sensus Fidei ou le sens de la foi est donc cette capacité de chaque chrétien de reconnaître, dans tous les opinions du monde, la voix authentique de Dieu. C'est sous l'inspiration de l'Esprit Saint qu'une perception intérieure de ce qui est juste, vrai et bon peut être attribuer au message divin. De plus, le Pape insiste sur la complémentarité existante entre ces deux facultés de l'être humain en précisant que : “ La foi et la raison sont comme les deux ailes qui permettent à l'esprit humain de s'élever vers la contemplation de la vérité". Ainsi, la foi et la raison ne peuvent s’opposer. Effectivement, c’est le même Dieu qui révèle les mystères et qui dote l’homme de la lumière de la raison. L’intelligence créée, est dépassée par la nature du Mystère du Christ. Elle a besoin de l’éclairage de la foi”10. La raison donc, avec l’aide de la foi peut parvenir à une certaine compréhension des choses divines. Cependant, nous ne pouvons pas accéder au mystère de Dieu par la simple lumière de la raison. Foi et raison doivent agir de concert pour comprendre le Mystère de la Trinité. Origène a été l‘un des premiers à affirmer que la raison n‘était pas opposée au christianisme et qu‘elle peut légitimement tenir un discours sur Dieu.
En effet,” la foi est intelligible” déclare Saint Thomas d’Aquin dans “ Foi et intelligence”. Dieu nous a doté de facultés telles que la volonté et l’intelligence qui nous permettent de décider de nos actes. C’est la vérité même des Evangiles. “Alors il ouvrit leur intelligence à la compréhension des Ecritures.”11. Voilà l’un des premiers gestes accomplis par Jésus avant son Ascension. Cette manière d’approcher Dieu remonte déjà à bien longtemps. Saint Victor est un auteur incontournable de la théologie trinitaire. Le grand amour qu’il avait pour Dieu l’incita à approfondir sa foi en recherchant de quelle manière il pouvait décrypter le message divin. Ce théologien s’est opposé au courant de pensée de l’époque qui réfutait toute idée de l’accessibilité de la Parole par l’intelligence. Son ouvrage De Trinitate (La Trinité) permet de faire connaissance avec cette intelligence de ce mystère de l’unité des Trois Personnes de Dieu. Avec l’aide de la philosophie, la connaissance de Dieu par le raisonnement, devenait possible. C’est en termes philosophiques d’ailleurs que Ponce Pilate s’adresse à Jésus Christ de Nazareth. En effet Jésus lui déclara que “ Le chemin, c’est
10 Le Souverain Pontife Jean Pau II, Les rapports entre la foi et la raison Lettre Encyclique FIDES RATIO aux Evêques catholiques
11 Luc 24,45
moi, parce que je suis la vérité”12. Le gouverneur demanda au Christ : ”Qu’est-ce que la vérité ?”13. ”C'est Dieu qui a mis au coeur de l'homme le désir de connaître la vérité et, au terme, de Le connaître lui-même afin que, Le connaissant et L'aimant, il puisse atteindre la pleine vérité sur lui-même“14. En effet, la foi pas plus que la raison ne peuvent prétendre accéder seule à la compréhension du mystère. La foi, sans la raison, risque de fragiliser l’universalité de la Parole de Dieu. La raison qui occulterait les vérités de la Révélation, risque, comme dit Jean Paul II “de lui faire perdre de vue son but final”. Il ne peut pas exister de contradiction entre la foi et la raison”15. Les deux doivent être complémentaires dans leur recherche de Dieu. C'est de cette manière que le croyant pourra exprimer sa pleine liberté.
1.4 Regarder le Christ pour discerner
Lors de sa visite dans mon île, du premier au 2 mai 1989, Jean Paul II, à la fin de son homélie, prononça ces mots en créole à l’intention des réunionnais “Rest’ pa dann fénoir, vyen dann la limyèr. Mèt par coté sak la pa bon et marche droite, èk zot conscience droite. (…..) Zot mem, la limyèr i étin pa.”16. Quelle belle invitation du Saint Père aux chrétiens à sortir des ténèbres pour vivre la foi avec une conscience éclairée. En nous invitant à nous défaire des obstacles qui nous éloignent de Dieu, le Pape rejoint Ignace quand celui-ci conseille à l’homme d’user des choses et de s’en dégager dans la mesure où elles sont, pour lui, un obstacle à la fin pour laquelle il été créé »17.En mobilisant son intelligence et sa foi qui sont des dons de Dieu, l'homme usera du discernement qui est cette capacité d'apprécier avec justesse et clairvoyance, une situation, des faits. Mais par rapport à quoi ? Si cette appréciation n'est là que pour satisfaire mon égo, le risque de n'être pas dans le projet de Dieu est réel ? Le discernement personnel et la recherche de la volonté de Dieu s'enracinent dans la conviction que Dieu est actif en toute vie humaine. Dans l'Ancien Testament, on ne peut évoquer le discernement sans lui adjoindre une part d'obscurité. Abraham est convié à suivre une voie dont le tracé n'est pas défini18. Le Seigneur dit à Abraham : Pars, quitte ton pays, ta parenté, et la maison de ton père, et va au pays que je te montrerai". "Par la foi, ... Abraham obéit, ... et il partit sans savoir où il allait".19 Il obéit parce qu'il a confiance en Dieu. Il a la Foi. Le Nouveau Testament parle du discernement des esprits : nous devons apprendre quel est l’esprit qui nous inspire, si c’est l’esprit de Dieu qui nous conduit, ou bien si nous sommes uniquement séduits par les aspirations purement terrestres de notre propre esprit, ou par les esprits du mensonge. ” Bien-aimés, ne vous fiez pas à tout esprit, mais éprouvez les esprits pour voir s'ils viennent de Dieu.”20 Pour Saint Ignace, le "discernement des esprits" est mis
12 Jean 14, 6
13 IIbid28, 37
14 Jean Paul II, Fides et ratio, 14 septembre 1988
15 Ibid
16 Ne restez pas dans les ténèbres. Venez à la lumière. Débarrassez-vous de tout ce qui n’est pas bien. Marchez droit avec une conscience droite. (.....) Vous êtes la lumière qui ne s’éteint pas”
17 Saint Ignace, Fondement et Principe, Exercices Spirituels, 31 juillet 1548
18 Gen 12, 1
19 He, 11,8
20 1 Jean,4,2
au service de la décision, c'est à dire de l'acte libre par lequel l'homme engage sa vie et la maintient fidèle, tout au long de son existence, quelles que soient les conditions de vie. Et il propose des "règles pour discerner" les mouvements qui traversent le cœur. Il propose de discerner ce qui nous touche pour permettre d'en parler. En effet, pour un service authentique de Dieu, il faut passer une évaluation de soi. Une bonne connaissance de soi-même est indispensable. Il s'agit tout d'abord de revoir dans la lumière de l'Esprit Saint, les événements de sa vie, d'éveiller sa sensibilité intérieure à ses propres actes, désirs et état spirituel, à travers chaque moment. Ensuite que vais-je faire de ce qui se passe en moi et des pensées qui me traversent ? Il faut accepter avec humilité et joie simple de la vérité où l’on en est et reconnaître les progrès à faire tout en demandant pardon pour les fautes commises, comme pour le bien non accompli. Mais cette démarche, explique Saint Ignace, ne peut se faire que si nous regardons le Christ pour discerner. Le premier constat est que les Exercices Spirituels nous invite à reconnaître que nous ne sommes pas vraiment libres. Les sollicitations terrestres constituent un obstacle à notre désir de Dieu. Que propose donc Saint Ignace pour nous conduire sur le chemin de la conversion ?
1. 5 Être indifférents aux choses créées pour exercer notre liberté
Nous avons précisé précédemment que pour Saint Ignace, l'itinéraire de notre liberté est inséparable du Mystère du Christ. Effectivement par notre baptême, nous sommes attachés à la Croix. Sous le regard bienveillant de Dieu Notre Père, nous devons porter cette Croix avec amour et confiance. Elle ne doit pas à nos yeux n'être considérée uniquement comme un objet de souffrance. Elle ne doit pas être pour nous qu'une invitation à ressembler au Christ pauvre et humilié. Pour Jésus, la peine n'exclut pas la paix et la joie. Mais pour cela, IL nous invite à nous débarrasser des obstacles qui nous empêchent de nous engager dans l'itinéraire qui nous mène vers Lui. Ce combat spirituel est un chemin de liberté. C’est un combat qui passe à la fois par le jeûne, la prière et l’aumône, qui se vit dans la lumière de Pâques, puisque Christ est déjà ressuscité. Pour être vraiment libre pour le Christ, il est nécessaire, recommande Saint Ignace de nous rendre indifférents à toutes les choses créées. Faut-il comprendre par-là que nous devons nous désintéresser des créatures ? Bien au contraire. Nous sommes inévitablement attachés aux créatures car Dieu manifeste sa présence dans tous les êtres créés. Cependant, pour Saint Ignace, il existe des moments où nous devons oublier ces mêmes créatures car elles ne sont plus un lieu de la présence active de Dieu. Dieu, en ce sens, nous demande de le rejoindre davantage. Etre indifférent ne signifie donc pas renoncement aux créatures. Il constitue une sorte de transition, un état, qui permet à Dieu de choisir ou décider en nous. La volonté concrète de Dieu se manifeste dans notre engagement libre. « Ordonner sa vie » est un objectif de la spiritualité ignacienne. En insistant sur l'adverbe de quantité « davantage », Saint Ignace veut nous faire comprendre que si tous les choix peuvent nous conduire à Dieu, certains le feront plus facilement. Il nous invite à relativiser, à mettre les choses à leur place. “ (…) nous ne voulions pas pour notre part
davantage la santé que la maladie, la richesse que la pauvreté, l’honneur que le déshonneur, une vie longue qu’une vie courte et ainsi de suite pour tout le reste »21
1.6 Liberté de notre libre arbitre.
La liberté, vue sous cet angle consiste à choisir le bien alors que le libre-arbitre, en revanche est la faculté de ne pas le choisir. Cette liberté ne peut se dissocier de l'étiquette du double-amour. Mais saint Ignace n’oublie pas qu’il existe des situations humaines où le choix n’est plus à faire. Une personne mariée qui a fait le choix de se marier est liée par un sacrement à une autre personne ; elle n’a plus la possibilité de ne pas choisir ce qu’elle a déjà choisi. La liberté n’a pas à choisir là où elle s’est engagée. Lorsque nous nous sommes déterminés dans un choix légitime et bon, il n’est pas question de nous rendre indifférents puisqu’il n’est plus question de choix. Un exemple dans ma vie illustre bien ce cas. J’ai opté, par le sacrement de mariage, de m’unir à mon épouse. En conséquence, ce choix de l’union devient définitif jusqu’à la mort. Le choix de briser cette alliance, s’il se produisait entre ma conjointe et moi, contredirait les prescriptions de Dieu22. En effet, Saint Ignace n'ignore pas la fragilité de notre liberté à l'échelle humaine qui se trouve sous la menace de nos actes. Actes qui sont trop souvent la conséquence de choix subjectifs. Or, connaître Dieu nécessite un engagement plus profond de notre part, dans lequel l'acte libre doit trouver son plein accomplissement. C’est un cheminement où nous apprenons que l’on ne cesse jamais de découvrir Dieu.
2. Déploiement du devenir de la liberté
Pour Ignace, la rencontre de la créature avec le Créateur doit être préparée minutieusement. Cela passe par une organisation de l’espace, “une composition de lieu” où “voir” est important pour “se laisser toucher”23. Notre saint insiste sur ce détail. Pour cela, il nous invite à observer la configuration du chemin de Nazareth à Bethléem et la grotte de la Nativité.24 La composition de lieu constitue une condition nécessaire pour favoriser la prière et la contemplation. Concernant l'accompagnateur individuel par exemple : celui -ci n’établit pas une relation de dépendance avec le celui qu’il a la responsabilité de guider. Il doit l’aider mais tout en laissant le Saint Esprit agir dans le corps et le cœur du retraitant. Continuellement, celui-ci est renvoyé à sa liberté, à son choix. Ainsi, tout acte libre dans les Exercices Spirituels se déroule en plusieurs étapes reliées les unes aux autres. Saint Ignace fixe ainsi, le devenir de la liberté humaine.
21 Saint Ignace, Fondement et Principe, Exercices Spirituels
22 Marc 10, 1 12
23 Revue Christus n°°206, avril 2005
24 Saint Ignace, Annotations 112
2.1 Une liberté appelée et pardonnée
2.1.2 L'expérience et l'épreuve du péché
Ignace fit lui-même l'expérience et passa par cette épreuve. Il confessa que “jusqu'aux vingt sixièmes années de sa vie, il fut un homme adonné aux vanités du monde ; il se délectait surtout dans les exercices des armes avec un grand et vain désir de gagner.”25 Par ailleurs, il déclara qu'il trouvait facilement Dieu. “Toutes les fois, et à l'heure où il voulait trouver Dieu, il le trouvait »26. Ces déclarations nous éclairent sur la relation intime entre Dieu et Ignace. Il y a un double mouvement : celui du Christ vers Ignace et réciproquement. Dans son parcours spirituel, on peut constater que notre Saint passe de la recherche de la célébrité mondaine à la dévotion, du plaisir du maniement des armes à une confiance croissante au message divin. Au terme de la première semaine, nous prenons donc conscience de notre condition de pêcheur, de notre fausse liberté. Nous mesurons l’ampleur de ce que nous devons faire pour obtenir le pardon. Au lieu d'être limité à ce monde visible, nous sommes appelés à “ devenir concitoyen de tout l'univers de Dieu.”27
En ce qui me concerne, Dieu se manifesta très tôt dans ma vie. Cependant, le monde dans lequel je vivais me semblait tellement éloigné du sien. Beaucoup d'évènements vécus douloureusement dans ma plus tendre enfance, et en particulier le décès brutal de ma petite sœur28 me tinrent très longtemps dans l'idée que Dieu punit l'homme. Plus tard, en tant qu'étudiant, je me suis laissé séduire par la conception de certains rationalistes comme Descartes qui réfutaient les vérités de la Révélation29. Ces courants de pensée, certes, ébranlèrent ma foi en Dieu. En avaient-ils pour autant éteint définitivement la flamme ? A l’occasion d’une retraite, un diacre m’a appris que Sainte Thérèse de Lisieux qui a consacré toute sa vie à honorer le Christ jusqu’à l’épuisement, est morte à l’âge de vingt-sept ans. En entendant cette déclaration, tout s’éclairait d’un seul coup. L’idée d’un dieu punisseur et vengeur s’estompa. Dieu qui est amour et que je découvrais ne punit pas. A ce moment-là, deux impressions antagonistes naquirent en moi. D’un côté, cette souffrance quii, à l'idée que j’avais pu à ce point douter du Verbe. De l'autre côté, la satisfaction de ne
25 Saint Ignace, Autobiographie 1
26 Saint Ignace, Autobiographie2
27 Ephésiens 2, &9
28(….) Cette petite venue au monde dix jours auparavant était couchée auprès de sa mère, encore fatiguée d'un accouchement difficile. La nouveau-née observait celle qui l'avait permis de découvrir pour la première fois le soleil qui lui offrait ses rayons au- dessus du rempart de Mahavel. Dans son regard attendrissant vers sa mère, elle était en train de la remercier pour la tétée qu'elle venait de prendre. Tout aspirait la vie dans ce petit être Pourtant la vie, petit à petit, quittait inexorablement ce corps. Comme la chrysalide de l'éphémère, l'âme quittait son enveloppe corporelle. Mimose s'apprêtait à nous quitter pour voler vers d'autres horizons. Son parcours terrestre si bref arrivait à son terme. Notre petite sœur s'en alla donc à neuf heures du matin. Une inflammation du nombril aggravée d'une septicémie avait eu raison d'elle. A l'époque, il n'était pas question d'avoir un Samu, un hélicoptère ou un docteur à proximité. Les gens du village avaient tort de tomber malade. Perdre un être cher est toujours un moment difficile. Mais à ce moment-là de m vie, j‘ai ressenti cet évènement comme une injustice. Où était Dieu ?
29 Descartes réfutait les thèses thomiste et aristotélicienne en considérant que le recours à la raison est le seul moyen d’atteindre avec certitude la vérité. Sa conception était fondée sur le principe de causalité. Toute chose ayant une cause et chaque cause produise le même effet, rend la chose intelligible.
plus éprouver de désintérêt pour l’appel divin. Dieu était si proche de moi. Sans nul doute, l’était-Il depuis toujours. Avec la patience qui Le caractérise et sans toutefois vouloir peser sur ma décision, Il me conviait à Le rejoindre. Devant tant de bonté émanant d’un être aussi prodigieux, la peur de décevoir une nouvelle fois, était bien réelle en moi. En 2010, j’ai jeté un regard nouveau sur le Sauveur. J’ai choisi librement de Le connaître davantage. Je me suis inscrit à plusieurs formations organisées par l’évêché de la Réunion. L’étude des Saintes écritures est devenue une réalité passionnante pour moi. Dans la même année, je me suis lancé dans la préparation du Certificat de Spiritualité Chrétienne, non sans raillerie de la part de certains, et au sein de ma famille même, qui considèrent toujours aujourd’hui, ma démarche infondée ou inutile, voire une perte de temps. Dieu et Dieu seul, avec la force agissante de l’Esprit Saint m’a convaincu de la pertinence de ma décision. Cette formation constitue une excellente opportunité pour moi d’être avec les autres. En quelque sorte, c’est ma façon à moi de dire que je ne suis pas seul face au Rédempteur. “ La vie dans l’Esprit Saint n’est pas la vie intérieure de l’âme individuelle. Nul d’entre nous n’est jamais totalement seul, face à Dieu”30.
2.1.3 Imiter Jésus, image de la parfaite liberté
Dans la deuxième semaine, nous sommes invités à imiter le Sauveur, image de la parfaite liberté. Liberté qui ne peut être qu'un don gratuit accordé à son Fils par Dieu le Père. Afin de nous aider dans notre quête spirituelle, Saint Ignace propose de méditer les mystères du Christ, l'Incarnation aux Rameaux et trois œuvres personnelles qui sont le Règne, les deux Etendards et les trois groupes d'hommes. Bon nombre de textes évangéliques présentent Jésus dans une attitude de liberté. Je citerai la tentation du Christ dans le désert.31 En effet, Jésus a préféré mourir sur la Croix plutôt que de renier à sa raison de vivre : accomplir la volonté de son Père. Dieu veut que nous soyons libres pour Lui ressembler. Choisir de ressembler à Dieu ne signifie pas pour autant être comme Dieu, se mettre à sa place. Le croyant est constamment appelé toujours à se situer à sa juste place en étant sujet libre et responsable.
2.3 Une liberté exercée
2.3.1 Vouloir ce que Dieu veut 30. Frère Oliveto GERARDIN, Introduction “ Ecouter la Parole de Dieu” extrait du 2ème pilier spirituel du cours 2 : ” Composition de la Règle bénédictine »
31 Matthieu 4, 1,11
Maurice Blondel déclara : " Je veux. Que toute ma vie réponde et définisse : Je veux. Je veux vouloir avec Dieu, ce que Dieu veut, comme Dieu veut de moi... Je veux, je veux aujourd'hui, pour dire demain : nous voulons, pour dire en mourant : Il veut”. La fin de la citation “ Il veut” montre que la liberté divine doit conduire notre propre liberté. En effet, l'étape-clé de la vie spirituelle réside dans la réponse que nous allons faire à Dieu. C'est la concrétisation de l'acte de liberté. Par cette action nous décidons ou pas de « choisir ce que Dieu veut de nous ». Nous sommes appelés à louer Dieu. C'est par une réponse libre que nous répondons à cet appel à la louange et du service. “C’est cet hommage libre que Dieu réclame, parce que c’est seulement là que l’homme se donne. (........) L’apôtre s’interdit tout ce qui captive l’homme à son insu. Car il sait que par-là, on frustre Dieu de la seule chose qui ait du prix pour lui : une liberté qui, dans la maîtrise d’elle-même, se donne par amour”32. Du moment que nous décidons d'accomplir la volonté du Seigneur, tous nos choix, quel que soit leur importance, peuvent convenir. Toutes nos actions sont un lieu de rencontre avec Dieu dans le concret présent de nos vies. « Dieu est chez Lui quand il vient chez nous . Il peut se communiquer à l'âme fidèle d'une manière silencieuse, porte ouverte !” Mais comment savoir ce que Dieu veut de moi ? Pour Saint Ignace, une coopération à l'œuvre divine se conçoit dans une participation effective au Mystère du Salut. Pour notre Saint, ce moment fort de notre engagement n'est pas qu'une simple décision. Par cet acte, nous devenons élus de Dieu.
2.3.2 L'élection, une caractéristique de la pensée ignacienne
Le mot élection dans les Saintes écritures constitue un temps fort de l'Alliance. Dans le Nouveau Testament, Jésus est l'élu de Dieu le Père. En recevant le Baptême, chaque baptisé devient un élu de Dieu. Par la conversion, c'est Dieu qui est à l'initiative de notre liberté. Saint Paul disait :" Ce n'est plus moi qui vis, c'est le Christ qui vit en moi." 33 En effet, c'est le Saint Esprit qui prend les commandes de nos vies. De là, naît une histoire divine. A ce moment-là, il ne faut plus envisager nos choix sur le plan humain mais les considérer comme faisant partie du dessein divin. Cependant, Dieu sollicite notre liberté sans jamais user de la contrainte, de la force ou de la séduction. C'est plutôt le Malin qui se sert de la stratégie de la séduction pour damner les âmes. L'appel de Dieu à cette liberté n'a qu'une seule orientation : l'Amour. L'élection donc, c'est toujours aimer davantage. L‘élection est donc la conversion théologale de notre liberté. Comment cela peut être rendu possible ? En prêtant attention aux souffrances du crucifié dans la troisième semaine, nous allons adopter une autre position en Christ. Ce changement s'appelle « nouvelle naissance »34, annonce Dieu à Nicodème. Saint Ignace, de la même manière nous invite à « faire mourir » le vieillard qui est en nous pour que nous devenions une nouvelle créature. « Si quelqu'un est en Christ, il est une nouvelle créature ; les choses anciennes sont passées ; voici, toutes choses sont devenues nouvelles.35» Pour cela nous sommes conviés à " nous dépouiller" de nos aspirations terrestres pour s'approprier de la parole de Dieu. Toutefois, c'est toute une démarche qui n'est pas facile à franchir. Notre longue marche vers le Christ, sous
32 Charles Péguy, Le Mystère des Saints Innocents, les Cahiers de la Quinzaine, avril 1912 33 Galates2, 20
34 Jen 3,2-2
35 2 Cor 5, 17
l'action du Saint Esprit, opère donc en nous, de véritables changements. Ce que Dieu µdésire ardemment, c'est que notre état spirituel en Christ détermine notre mode de vie sur terre. « Ne vous conformez pas au siècle présent, mais soyez transformés par le renouvellement de l'intelligence, afin que vous discerniez quelle est la volonté de Dieu, ce qui est bon, agréable et parfait »36. Autrement dit vivons l'éternité aujourd'hui comme si on y était déjà. Ce nouveau regard que nous portons sur le Christ, en endossant « un nouvel habit »37 rapporte Saint Paul, s'appelle la sanctification. Toutefois, être un homme nouveau, ne signifie pas que notre ancienne nature a disparu. Pour Saint Ignace, la déviation de l'amour est toujours possible. L’homme a en lui, à la fois cette capacité à vivre selon les commandements du Seigneur mais aussi cette inclination à pêcher. En effet, durant notre vie sur terre cohabitent en nous deux natures opposées, en contradiction l’une avec l’autre. Le dynamisme naturel n’a rien de répréhensible car il n’est pas atteint par le péché originel. Il conserve son orientation fondamentale vers Dieu. Mais quand la convoitise le corrompt, l’homme ne satisfait que ces besoins égocentriques, le dynamisme a besoin d’être soutenu. Mais nous pouvons vaincre l'ancienne nature et nous libérer de ses désirs. Nous ne devons ni aimer, ni nourrir, ni entretenir cette nature-là en la considérant comme « morte”38. Elle ne peut être ni améliorée, ni changée. Dieu nous invite à vivre dans la nouvelle nature qu'il nous a donnée : celle du Christ en nous.
3.Finalité de la liberté
3.1 Une liberté reliée
Les trois premières semaines fixent les conditions de notre liberté. Elles constituent des étapes qui conduisent le retraitant à l'élection. Après une longue période de détachement progressif, de ce que Saint Ignace appelle“ mettre de côté leur armure mondaine et revêtir celle du Christ”, l’élu se consacre totalement à Dieu. Sous l'action dynamique du Saint Esprit, le retraitant, devient plus réceptif à la Parole divine.
3.1.1 Aimer l’Eglise
Peut-on aimer Dieu sans aimer l'Eglise ? C'est une question récurrente. Saint Cyprien de Carthage affirma que "hors de l'Eglise, il n'y a de salut pour personne. »39 En décidant de choisir délibérément de se dévouer au Christ, Saint Ignace et ses compagnons de l'ordre ont montré leur attachement à l'Eglise. Servir dans la Compagnie signifie servir “sous l’étendard de la Croix”. Tout service fait avec amour implique de se désapproprier de tout ce qui ne conduit pas à Dieu, une kénose. Sentire cum Ecclésia, pour Ignace n'a pas été un long fleuve tranquille. Notre saint fut témoin d'un monde en pleine mutation sur plusieurs plans : économique, culturel et de
36 Rom 12,2
37 Ephésiens 4,24
38 Rom 6,11
39 Cyprien de Carthage, Epistula 4,4
l'émancipation de l'individu. L'Eglise à l'époque de notre saint pèlerin n'était pas en odeur de sainteté aussi bien à l'intérieur qu'à l'extérieur. C'est une église qui milite mais qui connaît aussi des souffrances. Intérieurement, elle est décriée. Les critiques portent sur le comportement en inadéquation avec la foi chrétienne, de certains ecclésiastiques. Des reproches fusent et des revendications sont adressées au Pape pour lui demander d'intervenir afin d 'améliorer la situation. Par ailleurs, en inventant alors une approche inédite de la rencontre avec Dieu fondée sur le « discernement » de l’âme, Ignace attira l'attention de l'Inquisition, Son enseignement sur la conversion spirituelle dérangeait ses détracteurs. Les critiques se focalisèrent sur l'orthodoxie de ce qu'il enseignait et en particulier sur la validité de l'expérience intérieure. Ignace était convaincu depuis son expérience à Manresa que Dieu pouvait communiquer directement avec les hommes. Il expose clairement sa conviction dans la Quinzième Annotation des Exercices spirituels : « Cependant dans les Exercices spirituels il convient davantage et il vaut beaucoup mieux, alors qu’on cherche la volonté divine, que le Créateur et Seigneur se communique lui-même à l’âme fidèle, l’enveloppant dans son amour et sa louange et la disposant à entrer dans la voie où elle pourra mieux le servir à l’avenir. Ainsi, celui qui donne [les Exercices] ne penche ni d’un côté, ni de l’autre, mais restant au milieu, comme l’aiguille d’une balance, qu’il laisse le Créateur agir immédiatement avec sa créature, et la créature avec son Créateur et Seigneur. » On le soupçonna d'être un alumbrado40
3.2.2 La liberté au service de la mission
Ce lien ecclésial que notre pèlerin désigne par « l'appel des âmes » correspond à la vocation missionnaire de chaque apôtre du Christ. En effet, le Christ est la Tête de l'Eglise. De par son union avec Jésus, l'Eglise en devient son Epouse. Sa sainteté se formule ainsi : « L'Eglise est une, sainte, catholique et apostolique » L'Eglise est apostolique ? Que cela signifie-t-il pour nous ? Cela veut dire que c’est parce que l’Église est apostolique que c’est par elle que nous sommes reliés aux Apôtres, par les Apôtres au Christ et par le Christ à Dieu. De ce fait, en choisissant d'aimer Dieu en laissant le Saint Esprit prendre les rênes de notre âme, nous choisissons aussi d'aimer l'Eglise. Et il est un devoir pour nous, en tant qu'élu de Dieu, membre du Corps de l'Eglise « d'aimer Dieu mais aussi de le faire aimer. 41» C‘est ce que nous enseigne la petite Thérèse. « De toutes les nations faites des disciples : baptisez-les au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit, et apprenez-leur à observer tout ce que je vous ai commandé 42 Ce devoir missionnaire, il est souvent réitéré. En octobre 2013, le pape François prononça ces paroles : « Le peuple a du flair ! Il a du flair pour trouver de nouvelles voies sur le chemin, il possède le sensus fidéi." Le Saint-Père évoque souvent ce thème : tous les fidèles, dans la mesure où ils appartiennent à l’Église assistée de l’Esprit Saint, disposent d’un sens de la foi qui leur confère un rôle majeur dans l’application concrète de la doctrine chrétienne.
40 Nom signifiant ”illuminé” donné par les Inquisiteurs de Tolède à Ignace et à ses compagnons.
41 Sainte Thérèse de Lisieux, acte d’Offrande à l’Amour Miséricordieux, prière n°6, Fête de la Trinité,9 juin 1895 42 Matthieu 28,19
3.2 Une liberté consacrée et sanctifiée
3.2.1 Trouver Dieu en toutes choses
Le but poursuivi par les Exercices est de trouver Dieu en toutes choses. Au cours de la quatrième semaine, Ignace propose d’entrer dans la connaissance et la mémoire des bienfaits reçus de Dieu. En effet, dans cet éveil à l’Amour de Dieu, il montre Dieu dans toutes les créatures et tous les objets créés. Tous les biens et dons descendent d’en haut. Ainsi Dieu se donne sans cesse, il est présent dans le monde. En venant sur terre, Jésus était déjà Dieu. A Nazareth, il travailla à l’atelier de Joseph, son père adoptif. Il pria à la synagogue. Habité par l’Esprit Saint, tout ce qu’il entreprenait, il le faisait selon la volonté de Dieu le Père. De même, en nous créant, Dieu a développé en nous des capacités d'inventer, de réfléchir. Ainsi, nous sommes liés à Dieu par l’humanité de son Fils. De ce fait, nous recevons tout de Dieu. Trouver Dieu en toutes choses signifie qu’en étant le Créateur de toutes choses, Dieu est omniprésent, omniscient et omnipotent. Le 10 août 1986, Sainte Thérèse de Couderc, une ardéchoise, adressa une lettre intitulée Bonté à sa supérieure pour lui donner des nouvelles de sa communauté « Je compris alors que tout ce que ces créatures ont de bon et tous les services et les secours que nous recevons de chacune d'elles est un bienfait que nous devons à la bonté de notre Dieu, qui leur a communiqué quelque chose de sa bonté infinie, afin que nous la rencontrions en tout et partout.” Sommes nous assez conscients de cette présence de Dieu en nous et dans les créatures qu’Il habite ? Pour Saint Ignace, notre liberté doit être consacrée à désirer et choisir ce qui favorise davantage la fin pour laquelle nous sommes créés. Il nous invite à porter un regard différent sur le monde dans lequel nous évoluons. Toute notre vie doit constituer l’occasion de rencontrer Dieu, de découvrir sa présence, son action, de le suivre et de le servir.
3.2.2 Contempler pour parvenir à l'Amour
La contemplation permet de Le voir à l’œuvre et elle oriente l’action. Cette dernière étape fait entrer donc le retraitant dans la voie unitive. « Dieu s’est fait homme pour que l’homme devienne Dieu 43“ . Cette phrase célèbre, attribuée à Saint Irénée, résume tout le projet de la vie spirituelle : marcher à la suite du Christ afin d’arriver à l’union à Dieu. Ce qui caractérise la spiritualité de Saint Ignace c’est sa dévotion respectueuse et amoureuse aux trois Personnes de la Trinité. Ce saint eut de nombreuses visions de Dieu Trinité. Chaque jour, il faisait oraison aux trois Personnes. Bien qu’il vécût sa Foi en un Dieu Unique, il considérait chaque Personne
43 Irénée de Lyon, La gloire de Dieu, c’est l’homme vivant (textes choisis), Les éditions du Cerf, Paris, 2008, p.54
de la Sainte Trinité comme une source de miséricorde propre, distincte. Dans son Journal44, il confia : « En cette messe, je connus, je compris, je vis Dominus Scit que m’adressant au Père, le voyant comme une Personne de la Très Sainte Trinité, je m’appliquais à l’aimer tout entier, d’autant que les autres Personnes étaient en Lui essentiellement. Même vue quand je priais le Fils ; la même quand je priais le Saint Esprit”. Le mariage mystique finalise donc l'expérience ignatienne qui aboutit au double commandement de l'Amour. L'Ad Amorem, version ignacienne invite le retraitant à” demander une connaissance intérieure de tout bien le bien reçu, pour pouvoir, pleinement reconnaissant, en tout aimer et servir sa divine Majesté” ?45 Aimer et servir dans toutes choses“ est l‘expression utilisée dans la prière de “ La Contemplation pour parvenir à l‘Amour “, l’exercice final des Exercices Spirituels”. Saint Ignace précise ce que signifie ”aimer” Premièrement aimer doit se traduire plus en actes qu’en paroles. L’union au Christ se fait dans l’action. Deuxièmement, celui qui aime partage tout avec l’être aimé” Pour notre saint, aimer Dieu signifie s’abandonner à sa volonté. Nous sommes là dans l’un des paradoxes de la pensée Saint Ignace : agir et simultanément s’abandonner. Pour notre saint, activité et passivité ne s’opposent pas dans un parcours spirituel. Ignace a bien vécu une expérience de contemplation comme les Pères des du Désert mais il a fini par y renoncer. Il considère notre union à Dieu dans l'action. Le sens du terme abandon est à rapprocher de celui de l’oxymore : passivité active. Dans la contemplation, le retraitant prend conscience que Dieu agit en lui et que Celui- ci l’invite à agir aussi. Il fait simultanément l’expérience de la passivité et de la réceptivité de la volonté du Seigneur.
Conclusion
Les crises que nous nous connaissons aujourd’hui sont génératrices de violences où les hommes entrent en conflit avec les autres. La pensée ignatienne nous ramène aux fondamentaux de la spiritualité chrétienne. En effet, elle s’est dotée “d’une mission de réconciliation de l’homme avec Dieu, de l’homme avec lui-même, avec les autres, de l’homme avec la création”46. Le but de Saint Ignace, à travers les Exercices Spirituels, est de nous amener par un choix délibéré, à prendre la décision d’aimer Dieu et tout lui remettre. Cela passe par le discernement qu’Ignace considère comme le processus qui conduit à la conversion. Le discernement consiste à porter sa réflexion sur les évènements ordinaires et extraordinaires de sa vie. Une connaissance de soi est nécessaire pour pouvoir déceler dans tous les choix qui se présentent à nous, celui qui correspond mieux à la volonté divine. La spiritualité ignatienne est christocentrique. Le discernement se fait donc en présence de Dieu dans la prière et la contemplation de l’Incarnation. Glorifier Dieu conduit
44 ] Christus, Cahiers spirituels n°11 (Pour une plus grande gloire de Dieu ; p.354, article de Jean Daniélou : la spiritualité trinitaire de Saint Ignace
45 6. Memoriale v. g. Anno 1542, p . 41, 42, 49, 81, et suiv. (A. Gauthier-Villars. Anno MDCCCLXXIII 46 Le Père, Guilhem Causse, Consolation et action, édition Tallandier, 18 avril 2019
nécessairement vers un amour engagé et efficace au service des autres. Certains seraient enclin d’imaginer que cette approche spirituelle ne convient qu'à des religieux ou des mystiques. Loin de là, cette idée. Cette méthode est pertinente pour plusieurs raisons et reste d'actualité Tout d'abord, elle nous apprend beaucoup sur Saint Ignace. En effet, juste après avoir terminé la rédaction des Exercices, Saint Ignace s'empressa de former les chercheurs de Dieu comme lui à cette pédagogie de retraite spirituelle. Sa capacité dans la gestion de l'humain va faire de lui un grand maître dans le discernement. C’est une méthode qui conduit l’être humain à faire des choix éclairés. C’est pour cela que des formateurs ou managers d’entreprises s'inspirent aujourd'hui de la pédagogie ignacienne. Elle rend chacun de nous responsable de nos actes et cela me fait rappeler les mots du Pape Jean II en voyage apostolique en Bulgarie. S’adressant aux jeunes à la Cathédrale catholique de Plovdiv, il leur dit : “ N’oubliez jamais, chers jeunes, que lorsqu’une pâte ne lève pas, ce n’est pas la faute de la pâte mais celle du levain.”
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Bibliographie
1. Marguerite LENA, Introduction à la Spiritualité ignatienne, Certificat de Spiritualité, Saint Jean de la Croix, Avril 2005
2.Gaston FESSARD La Dialectique des Exercices spirituels de saint Ignace de Loyola. Paris, Aubier, 1956 Gaston Fessard.
3.Frère Oliveto GERARDIN, Introduction “ Ecouter la Parole de Dieu” extrait du 2ème pilier spirituel du cours 2 : ” Composition de la Règle bénédictine »
4.Saint Ignace de LOYOLA, Exercices Spirituels, Traduction espagnole par le Père Jennesseaux de la Compagnie de Jésus, numérisation de l'édition en 1913 par le Frère Jérôme novice de la même Compagnie.
5. Ignace de Loyola par lui-même, Texte du Récit et dessins de Charles HENIN, Supplément de la Revue Vie Chrétienne, 1991.
6. Michel de CERTEAU, la spiritualité de saint Ignace j DOMINIQUE SALIN, S.J. Centre Sèvres, Paris. Dernier article paru dans Christus : « L'expérience des spirituels » (n° 224, Octobre 200
7, Saint Thomas D'AQUIN, Foi et intelligence,
8. Richard de Saint Victor, La Trinité, Cerf, coll. Sources Chrétiennes N63, 1999
9.Jean Paul II, Lettre Apostolique, A l’approche du troisième millénaire, 11.10.1998, N°°6
10. Le Souverain Pontife Jean Paul II, Les rapports entre la foi et la raison, Lettre Encyclique FIDES RATIO aux évêques catholiques
11 Le Cardinal Journet, Préface sur les Entretiens sur Dieu le Père, Editions Parole et Silence
12 Philippe LECRIVAIN, Les Exercices Spirituels d'Ignace de Loyola, un chemin de liberté, Revue d'éthique et de théologie morale, 2005/2 n° 234, pages 71 à 86, Editions du Cerf
13 Charles Péguy, Le Mystère des Saints Innocents, les Cahiers de la Quinzaine, avril 1912
14 Revue Christus et Vie Chrétienne
15 www.jesuites.com
Date de dernière mise à jour : 28/09/2026
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