1.Introduction
L'homme dans sa recherche de compréhension de ce qui le dépasse, met à l'épreuve ses facultés. Le Mystère de la Trinité ne se donne pas facilement à comprendre justement parce qu’il est mystère. “ Ce que Dieu fait comprendre, c'est qu'il n'est pas compréhensible"1. Les querelles entre les théologiens des premiers siècles de l'ère chrétienne portaient sur la signification attribuée aux notions de personne, d’hypostase, d'essence et de nature. De nombreux débats eurent lieu aussi sur l'intelligence qu'on avait du Christ, à propos de ses deux natures divines et humaines. S'est toujours posée aussi de manière récurrente, la question même de l’existence ou non-existence de Dieu, sa relation avec l’homme. Ce qui fait qu’à travers les siècles, différentes écoles de pensée ont essayé de rechercher comment rendre la parole divine accessible à l’homme. Quelles sont donc les facultés humaines qui doivent donc être sollicitées pour comprendre l’un des mystères “le plus important et le plus caché”2 rapporte le Cardinal Journet. La raison dont sa raison d’être réside dans l’élaboration de multiples hypothèses en quête de preuves, peut –elle, à elle seule, constituer la lumière qui éclaire le Mystère de la Trinité ? N’y a-t-il pas dans l’accès au divin, une frontière infranchissable pour la raison humaine. De quoi a- t-elle besoin donc pour que Dieu soit mieux compris ? Le premier point de ma réflexion consistera donc à définir ce qu’est la raison naturelle et montrer comment ceux qui font son apologie procèdent pour parler de Dieu. Si elle constitue de manière incontestable une des facultés dans la quête de la vérité, elle a ses fragilités face au mystère. Telle sera la deuxième étape de mon analyse. Une adhésion au Mystère du Christ ne peut se faire sans la foi. Cependant ne foi, qui, si elle s’émancipe de l’intelligibilité de la Parole divine, suffira t-elle à elle seule à connaître les desseins de Dieu? C’est ce à quoi le chapitre deux de mon analyse tentera de démontrer. Foi et raison peuvent- elles cohabiter pour comprendre la Révélation de Dieu ? Dans quelles mesures cela est-il possible ? Ce questionnement constituera l’objet de la dernière phase de mon analyse
2.Raison et Foi, indissociables pour accéder à la Parole de Dieu.
2.1. La raison naturelle face au Mystère de la Trinité : force et faiblesses
La nature de trois Personnes de la Trinité est vraiment une question qui fait débat. La question de la prédominance d’une nature par rapport à l’autre a opposé philosophes, scientifiques et théologie. Faut-il par exemple comme l’hérétique Arius niait la consubstantialité de Dieu ou se positionner sur la décision du Concile de Nicée ? Telles sont les questions qui se posaient et qui étaient à l’origine de points de vue divergents sur la Révélation. Dans ce contexte, il est intéressant de se demander si la raison seule est capable d’accéder à la compréhension du Mystère du Christ. A quels obstacles se heurte-t-elle ? La raison3 "est généralement considérée comme une faculté propre de l'esprit humain dont la mise en œuvre lui permet de créer des critères de vérité et d'erreur et d'atteindre ses objectifs. Elle repose sur la capacité qu'aurait la personne de faire des choix en se basant sur son intelligence, ses perceptions et sa mémoire tout en faisant abstraction de ses préjugés, de ses émotions ou de ses pulsions. Dans la pensée aristotélicienne, le philosophe est la raison même. De ce fait, il consacre sa vie à penser. IL met de la lumière sur tout ce qui obscure et y met bon ordre. En effet, la raison en tant que connaissance naturelle est à différencier de la raison théologique. Cette distinction qui est faite par Saint Thomas d’Aquin reconnait la possibilité d’une connaissance de Dieu dans l’observation de l’univers. Pour cela, il propose cinq voies qui conduisent à conclure, par l'exercice de la raison, à l'existence d'un être que tout le monde appelle Dieu. Les quinque viæ reposent sur la distinction entre ce que Dieu est « pour nous » (quoad nos) (par exemple Dieu en tant que créateur du monde) et ce qu'Il est « en lui-même » (in se). Réfutant les thèses thomistes et d’Aristote, Descartes
1 Apolégium, C,17
2 Préface sur les Entretiens sur Dieu le Père, Edition Parole et Silence.
3 https://fr.wikipedia.org/wiki/Raison
considère le recours à la raison comme le seul moyen d’atteindre avec certitude, la vérité. Selon le principe de causalité, tout chose ayant une cause et que chaque cause produise le même effet, rend la chose intelligible. La raison est caractérisée par la vérité évidente. Dans cette perspective d’expliquer les réalités sensibles, la raison ici, dite “raison naturelle” va s’efforcer par une démarche scientifique, d’expliquer le comment des choses, les règles qui régissent l’univers. Cependant avec la faillite de la philosophie ancienne et l’essor de la chrétienté à l’époque médiévale, des oppositions apparurent concernant Dieu- Trinité. A cause d’un esprit excessivement rationaliste, des penseurs se radicalisèrent, en réfutant la Révélation. Conséquemment à cela, la raison se discrédita elle-même. Cette défiance envers elle se traduisit par une sorte d’affermissement de l’esprit sceptique ou agnostique. Du coup cela a eu comme effet de mettre encore un peu plus de la distance entre le discours rationnel et la théologie chrétienne. D’autre part, la raison se base sur des vérités scientifiques pour expliquer l’existence de l’univers. Certains scientifiques mettent en doute l’existence de Dieu en prétendant qu’il n’y avait pas de témoins humains quand Dieu créa l’univers. Cela suffit -il pour exclure la possibilité que Dieu est le Créateur de l’Univers ? Le champ d’activités de la science n’est-il pas d’observer la création existante et non faire des hypothèses sur les origines de l’univers ? En effet, la science qui prouvait à une époque donnée que l’univers existait découvrira plus tard des lois qui viennent infirmer et ébranler leurs précédentes certitudes. La science “avance à tâtons” car elle est falsifiable, c’est à dire qu’elle peut corriger une hypothèse qui se révèle fausse à la lumière à la lumière d’autres découvertes. Donc, la raison éclairée par les découvertes scientifiques, se révèle impuissante pour percer le Mystère de la Trinité. D’ailleurs, la preuve en est donnée par certains scientifiques eux-mêmes qui admettent leurs limites sur la conception de l’univers. Le physicien et prix Nobel Alfred Kastler déclara “ l’idée que le monde matériel s’est créé tout seul, me paraît absurde. Je ne conçois le monde qu’avec un créateur, donc un Dieu. Pour un physicien, un atome est si compliqué, si riche d’intelligence, que l’univers matérialiste n’a pas de sens”4 Un avis que semble partagé le philosophe Diderot en déclarant :”L’aile d’un papillon ou l’oeil d’un moustique suffit pour confondre tous ceux qui nieraient l’existence de Dieu”. La compréhension de Dieu trinité se résumerait- elle à l’existence de preuves ?
Face à ces limites de la raison naturelle, la Foi apparaît- elle comme l’unique recours pour comprendre le Mystère du Christ ? Un élan enthousiaste spontané, une simple adhésion de notre cœur suffisent- ils pour comprendre la Trinité ? Comment se fait-il alors que la Foi, autant que la science, a pu elle aussi être tant décriée ?
2 .2. La Foi face au Mystère du Christ : puissance et fragilité
La source de la foi est la révélation que Dieu fait de lui-même et de son projet bienveillant. Dieu se révèle comme unique5 et se révèle comme celui qui entre en communication avec l’homme. La foi chrétienne est la confiance en Dieu le Père, Jésus-Christ et au Saint-Esprit. Ces trois Personnes forment donc la Trinité. La Foi dans le Mystère trinitaire s’exprime par le crédo, mot latin qui signifie “je crois”. Adhérer au message divin est donc basé sur la croyance en la Révélation. Toute la Bible est basée sur la foi, la croyance en l’Eternel. Et Dieu a toujours voulu que l’homme pratique la Foi.6 En ce sens, Dieu n’a pas à prouver son existence. Il l’affirme : ” Je suis le chemin, la vérité, la vie”7. Ceux qui croient en Dieu trouvent des innombrables évidences de son existence et ils sont prêts à croire à tous les miracles. La foi n’est pas une conviction rationnelle mais une conviction intime. L’obéissance au double commandement l’amour revêt une dimension affective. Sans la présence de sentiments, l’amour pour Dieu et notre prochain, serait un peu sec, dénué de toute saveur. Le cœur a forcément son mot à dire concernant la Foi. Ce qui fait dire à Pascal que “le cœur a ses raisons que la raison ne connait pas.” En effet, dans la pensée pascalienne, la foi est une révélation immédiate et intérieure de Dieu. Elle s’obtient grâce au cœur, participant à l’affectivité, vraie force agissante liée au sentiment et saisissant Dieu sans intermédiaires.
Toutefois, la Foi chrétienne, tout comme la raison naturelle, a montré ses limites. Par exemple, la ferveur religieuse qui se répandit dans la société médiévale montra les fragilités de la foi chrétienne. Le cœur, l’affectivité parlant parfois plus haut que la raison a eu comme effet de mettre à mal les valeurs chrétiennes inspirées par la Bible. La perception de la notion du “mal” et du “bien” avec les excès qui s’ensuivirent n’étaient pas de nature à crédibiliser la foi chrétienne. L’épopée des Croisades et la période de l’Inquisition avec leurs démesures mirent à mal les vérités des
4 Journal le Point 9/4/1990 page 120
5 Evangile de Jean 1: 18
6 Gen 15:6 ; Ephésiens 2:8; Habacuc 2:4
7 Evangile de Jean 14,6
Saintes Ecritures. Pendant bien longtemps, la Foi se méfia de l’éclairage de la raison considérant celle-ci comme incapable de percer le mystère divin. Elle fut accusée souvent aussi, à tort ou à raison, comme un obstacle au progrès scientifique. L’affaire Galilée illustre bien ce désaccord entre deux apologies : d’un côté les défenseurs de l’héliocentrisme (le Soleil au centre de l’univers) et de l’autre ceux qui soutenaient les thèses géocentriques.( la Terre au centre de l'Univers). Ce climat ambiant de méfiance qui existait entre la pensée rationaliste et la croyance rendirent impossible un rapprochement des deux conceptions de Dieu Trinité.
Qu’en est-il aujourd’hui. La foi et la raison peuvent –ils être conciliables. Quels efforts chacune d’elle doit faire pour être complémentaire ?
2 .3. Foi et Raison, complémentaires pour accéder au mystère de la Trinité.
Dans sa Lettre apostolique “A l’approche du troisième millénaire, 11.10.1998, N°°6”, Jean Paul II déclare que « par la foi, Dieu se révèle et s'adresse à l'homme ». Et il ajoute : “Tout homme est rendu capable de répondre à Dieu ». De quelle manière donc le croyant recherche -t-il Dieu ? Nous venons de voir que Dieu n’est pas accessible ni empiriquement ni à partir de l’observation des réalités sensibles. Dieu est au-dessus de tout. Sa transcendance dépasse notre intelligence. “ Moïse pénètre dans la ténèbre, véritable mystique de l’inconnaissance: C’est là qu’il fait taire tout savoir positif, qu’il échappe entièrement à toute saisie à toute vision, car il appartient tout entier à Celui qui est au-dessus de tout”8. D’autre part nous constatons aussi que la foi en Dieu n’est pas qu’une simple adhésion du coeur. Dieu a fait une promesse qui concerne le mystère et veut nous faire communier à son propre mystère. Il est le premier à prendre l’initiative. Quand une personne a confiance dans la Parole divine, Dieu l’intègre à son mystère. Dieu attend notre réponse. Pour nous, il s’agit de traverser la “porte de la foi”. Comment pénétrer cette porte ? Dans ses “ Cahiers Spirituels” Saint Ignace nous guide sur la voie de connaissance de Dieu. Il nous convie à marcher dans les pas du Christ avec une conscience éclairée par notre intelligence, dans une intégrale liberté. Entendons par là, que notre réponse au Christ qui s’est révélé à nous, mobilise tous nos capacités de discernement. Par la grâce du Saint Esprit reçue le jour de notre baptême, Dieu a doté l’homme des capacités telles que la volonté et l’intelligence. Ses capacités au service de sa raison permettent au croyant de décider de ses actes. En effet, la foi en Dieu Trinité est un acte volontaire. Dieu ne nous contraint pas. C’est la vérité même des Saintes Ecritures9. Cette manière d’approcher Dieu remonte déjà à bien longtemps. Saint Victor est un auteur incontournable de la théologie trinitaire. Le grand amour qu’il avait pour Dieu l’incita à approfondir sa foi en recherchant de quelle manière il pouvait décrypter le message divin. Ce théologien s’est opposé au courant de pensée de l’époque qui réfutait toute idée de l’accessibilité de la Parole par l’intelligence. Son ouvrage De Trinitate (La Trinité) permet de faire connaissance avec cette intelligence de ce mystère de l’unité des Trois Personnes de Dieu. Avec l’aide de la philosophie, la connaissance de Dieu par le raisonnement devenait possible. C’est en termes philosophiques d’ailleurs que Ponce Pilate s’adresse à Jésus Christ de Nazareth.10 “ Le chemin, c’est moi, parce que je suis la vérité”11 lui répondit Jésus. Effectivement, nous dit Saint Thomas, ”la Parole de Dieu est intelligible” dans son ouvrage” Foi et intelligence”. De quelle raison parle-t-il ? Pour ce dominicain, la foi et la Raison ne peuvent se contredire car ils sont deux facultés qui nous ont été données par Dieu. Il y a cohérence entre discours théologique et pensée philosophique. Toutefois, l’ordre d’étude est inversé. La philosophie étudie tout d’abord la création des êtres puis s’élève par la suite dans la connaissance de Dieu. La théologie débute par une compréhension de Dieu qui est relatée dans la Somme théologique.” En cela, le Docteur des docteurs de l’Eglise s’oppose à Saint Bonaventure qui déclare ” la théologie commence là où s’arrête la philosophie”. La raison dont parle Thomas d’Aquin est la raison théologique. Dieu n‘est pas une simple évidence. Cette raison est une réponse aux hérétiques qui se servent de la raison naturelle pour combattre la foi chrétienne. S’appuyant sur les écrits bibliques, Saint Thomas veut démontrer que ” Ratios natura” est un bien commun de l’humanité. Son existence permet de faire le lien entre les vérités de la raison et celles de la Révélation. Cependant, nous ne pouvons pas accéder au mystère de Dieu par la simple lumière de la raison. Foi et raison doivent agir de concert pour comprendre le Mystère de la Trinité. Origène a été l‘un des premiers à affirmer que la raison n‘était pas opposée au christianisme et qu‘elle peut légitimement tenir un discours sur Dieu. Le chapitre quatre de Dei Fillius précise que” Dans son enseignement qui n'a pas varié, l'Église catholique a tenu et tient aussi qu'il existe deux ordres de
8 Pseudo Denis de l’Aéropagite, Théologie mystique,I,3, 1001A
9Jean 19,3
10 Jean 18,38
11 Jean 18, 38
connaissances, distincts non seulement par leur principe, mais encore par leur objet : par leur principe, attendu que dans l'un, nous connaissons par la raison naturelle, dans l'autre par la foi divine ; par leur objet, parce qu'en dehors des choses auxquelles la raison naturelle peut atteindre, il y a des mystères cachés en Dieu, proposés à notre croyance, que nous ne pouvons connaître que par la révélation divine”. L’apôtre Saint Jean déclare Dieu que s’est fait connaître aux nations par les choses crées mais la grâce et la vérité sont l’oeuvre du Christ. Ainsi, la foi et la raison ne peuvent s’opposer. En effet, c’est le même Dieu qui révèle les mystères et qui dote l’homme de la lumière de la raison. L’intelligence créée, est dépassée par la nature du Mystère du Christ. Elle a besoin de l’éclairage de la foi 2. La raison donc, avec l’aide de la foi peut parvenir à une certaine compréhension des choses divines.
3. Conclusion
Cette analyse montre qu’à certaines époques de l’histoire de l’église La foi et la raison se sont opposées. Le Pape Jean Paul II a reconnu que “la foi et la raisonse sont toutes deux appauvries et se sont affaiblies, l'une en face de l'autre".13 “ Pourtant La foi et la raison sont comme les deux ailes qui permettent à l'esprit humain de s'élever vers la contemplation de la vérité. C'est Dieu qui a mis au coeur de l'homme le désir de connaître la vérité et, au terme, de Le connaître lui-même afin que, Le connaissant et L'aimant, il puisse atteindre la pleine vérité sur lui-même“14. En effet, la foi pas plus que la raison ne peuvent prétendre accéder seule à la compréhension du mystère. La foi, sans la raison, risque de fragiliser l’universalité de la Parole de Dieu. La raison qui occulterait les vérités de la Révélation, risque, comme dit Jean Paul II ” de lui faire perdre de vue son but final”. Il ne peut pas exister de contradiction entre la foi et la raison. Les deux doivent être complémentaires dans leur recherche de Dieu.
12 2 Corinthiens 5,7
13 Le Souverain Pontife Jean Pau II, Les rapports entre la foi et la raison Lettre Encyclique FIDES RATIO aux évêques catholiques 14 ibid
Bibliographie
1. Abbé, Bruno GAUTIER, Théologie trinitaire, cours de Certificat de Spiritualité
2. Le Cardinal Journet, Préface sur les Entretiens sur Dieu le Père, Editions Parole et Silence. 3. Jean Paul II, Lettre Apostolique, A l’approche du troisième millénaire, 11.10.1998, N°°6 4. Saint Thomas d’Aquin, Somme théologique
5. Descartes, Discours sur la Méthode
6. Saint Ignace, Exercices Spirituels
7. Dick Eastman, Université de la Parole, vida 1985, extraits 16 à 31
8. Alfred Kastler, Journal le Point 9/4/1990 page 120
9. Evangile de Saint Jean
10. Pseudo Denis de l’Aréopagite, Théologie mystique, I,3, 1001A
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