I. Introduction
Les médias font quotidiennement écho des effets pervers de la convoitise, dans la rubrique des faits divers. Sous l'emprise de ce fort désir de possession, l'être humain est capable d'accomplir les pires atrocités pour obtenir ce qui ne lui appartient pas. Le récit de la vigne de Naboth1 en est une illustration. L'analyse de cet écrit dans ses deux premières parties, démontrera comment le roi Akhab, incapable de maîtriser sa cupidité, va se faire complice d'un crime orchestré par sa machiavélique épouse Jézabel. D'autre part, l'épilogue de cette histoire pose une interrogation sur la nature du jugement prononcé par l'Eternel. L'étude de ce dénouement traitera donc de la miséricorde du Seigneur envers Akhab. Miséricorde, qui, de prime abord, pourrait paraître surprenante. En fait, l'analyse montrera que cette bonté divine est bien conforme à l'Alliance2 que Yahvé a passée avec le peuple d'Israël.
2. Péchés, jugement et miséricorde.
2.1. La cupidité d'Akhab et la fidélité de Naboth au Seigneur (1R21,1-4)
Au début de ce texte, nous assistons à une discussion entre Akhab, roi de Samarie et Naboth de Jizréel. La propriété de Naboth, proche du château royal va constituer un élément déterminant dans la conduite du souverain. Le récit commence par "Après ces choses"3 sans que le narrateur précise la nature de ces "choses". L'introducteur temporel "Après" permet cependant de conclure que ce récit constitue la suite des évènements qui se sont déroulés antérieurement. En effet, au Mont Carmel par exemple, le prophète Elie avait dénoncé les agissements d'Akhab. Celui ci, n'a semble-t-il, pas saisi le message4 de l'envoyé de Dieu. Il s'entêtait à se détourner de l'Eternel par un comportement qui servait les idoles. Akhab, donc, voulait acheter la vigne de Naboth. Cette propriété jouxtait la cour du château. Le roi, de son palais, avait constamment les yeux sur cette vigne. Elle était devenue pour lui, au fil du temps, un objet de convoitise. Or le regard envieux que nous portons sur ce qui n'est pas à nous, ne vient pas de Dieu5. D'autres passages bibliques mentionnent aussi ce péché. Cette convoitise des yeux n'est pas sans rappeler un épisode pas très glorieux de l'histoire de David : le regard6 concupiscent que ce roi porta sur Bethsabée, en train de prendre son bain. Cette première faute alla entraîner David à en commettre d'autres plus graves7. Dans le Livre de la Genèse, sous l'influence du tentateur Satan, Eve leva ses yeux sur l'arbre interdit8. Ce regard fatal fut à l'origine du péché commis par Eve et
1 R20
2 Deutéronome 4, 31; 2R13,23
3 1R20, 21
4 1R18,18
6 2 Samuel 11,2-3 5 Exode 20, 17
7 2Samuel 11,14
8 Genèse3, 6-7
Adam. Akhab, donc, incapable de maîtriser cette émotion qui le pervertit, s'éloigna9 ainsi de Dieu. Cet appétit insatiable du roi pour les biens matériels, nous le retrouvons aussi dans Elie au Mont Carmel. Alors que son peuple souffrait de la sécheresse, le souverain ne se souciait que de la santé de ses bêtes10. En effet, ici, dans son entretien avec Naboth, il tenta de conduire une transaction contraire aux commandements11 du Divin. Faisant fi de ce qui était important pour Naboth, il essayera de détourner celui ci de l'Eternel. Il lui proposa d'acheter sa vigne en lui proposant une autre meilleure12. Ce qualificatif de " meilleure" montre qu' Akhab dévalorisait le don du Seigneur. Il méprisait ce bien divin qui n'était ni monnayable, ni commerciable. De surcroît, il annonça à Naboth son intention de transformer cette vigne en potager. Cette décision ne fit qu'accentuer encore un peu plus son attitude hautaine envers cet homme de Dieu. Cette manière d'agir d'Akhab montre qu'il n'a pas abdiqué sur la prépondérance qu'il accordait à Baal par rapport à Dieu. Le roi de la sorte, se mettait au-dessus de Dieu, alors qu'il devrait en être le serviteur .
Naboth, par opposition à Achab, agissait en conformité avec la Parole divine. Sa réponse au souverain fut catégorique et sans équivoque. C'était un refus total de céder aux exigences du roi et montrer son attachement à Dieu. L'attitude de cet homme fidèle à Dieu, n'avait rien de sentimental. Naboth voulait surtout préserver l'héritage matériel et spirituel laissé par les pères13. Au péril de sa vie, il choisit donc de continuer à servir Dieu en s'opposant à l'autorité royale. Le refus de Naboth de valider la proposition d'Akhab fragilisa émotionnellement ce dernier. Comme un enfant qui n'a pas reçu le cadeau tant désiré, il boudera, s'alimentera plus14. Cette envie d'acquérir cette vigne préoccupait tout son être. Cette image d'enfant gâté contrastait fortement avec celle d'un souverain solide et maître de la situation.
2.2. La complicité d'Akhab dans le crime de Jézabel (1R21, (5-14)
La passivité d'Akhab face aux décisions relevant de sa fonction royale, contribuera à l'entrée en scène de Jézabel. Du coup, elle deviint l'actrice principale de cette intrigue. Contrairement au roi, son épouse est une femme de caractère. Agissant en parfaite séductrice, elle exercait une mauvaise influence sur son mari15. Découvrant son homme dans un état dépressif qui l'étonne, elle le somma16 de réagir en lui promettant qu'il aura cette vigne. L'acquisition de cette vigne n'était pas une fin en soi pour elle. Elle s'en servit plutôt comme un prétexte pour monter un projet calomnieux contre Naboth. C'était également pour elle une opportunité, une fois encore, d'affirmer son idôlatrie. En effet, remplie de haine, elle était une fervente adoratrice de la divinité Baal. Au nom de celle-ci, elle a fait assassiner bon nombre de prophètes de Dieu17. Le meurtre programmé de Naboth, au-delà de l'accaparement de cette vigne,
9Esaïe 59, 1-2
10 1R18, 5
11 Ezéchiel 46, 18
12 1R 21, 2
13 1R,21, 3
14 1R21, 4
15 1R21,25
16 1R21,7
17 1R18, 4
3
constitua pour elle un moyen de défier l'Eternel. Ingénieuse dans l'accomplissement du mal elle prépara méthodiquement cet assassinat. Elle écrivit à l'administration des lettres18 au nom de son mari. Elle se servit également des lois19 de la Torah qu'elle combattait pourtant.
Subjugué par son épouse, Akhab, par manque d'autorité, laissa sa femme manœuvrer. Effectivement, comme détaché de tout ce qui se tramait dans son royaume, le roi subit les évènements. Sans être l'instigateur de ce crime sordide, il n'en demeurait pas moins responsable, en le laissant se produire. Son statut royal qui faisait de lui le premier garant des lois de son pays, rendait sa responsabilité encore plus flagrante. Par ailleurs, l'attitude d'Akhab à l'annonce de la mort20 de Naboth montra son indifférence21 envers les autres.
2.3. Jugement et miséricorde de Dieu (1R21, 16-29)
Akhab s'est rendu coupable aux yeux du Seigneur. Son empressement et sa joie d'aller prendre cette vigne sont refroidis par l'arrivée22 du prophète Elie. Dieu n'oublie pas les choses : Akhab et Jézabel ne devaient pas vivre dans l'impunité. Le Divin missionna donc le Tichbite pour annoncer au roi le jugement23 qui lui sera appliqué. Le prophète ne fait pas que répéter le message de Dieu; il prend sur lui le soin d'aller plus loin que le Seigneur dans l'annonce de la sentence. Il poussa Akhab à prendre conscience de la gravité de ses actes. Cette accusation24 de double crime ainsi proféré par Elie provoqua une sorte de "renaissance" chez le roi qui s'humilia25 devant le Seigneur. Pour la première fois, il reconnut qu'il a commis des péchés.
Selon la croyance de l'époque de l'Ancien Testament, l'Eternel punit ceux qui commettent le mal et récompense ceux qui suivent ses recommandations. La punition infligée à Jézabel est conforme à la théologie de la rétribution. Ce principe ne s'applique pas automatiquement pour Naboth; malgré sa fidélité au Seigneur, cet homme trouve la mort. Cependant dans le cas d'Akhab, la mansuétude dont il bénéficie, pourrait mettre en doute ce jugement divin. Dieu serait- il du côté des puissants ? En fait le croire, serait oublier que le Seigneur est juste et miséricordieux26. Il ne veut pas la perdition de l'homme car il est "patient"27 Il ne nous contraint pas dans notre choix. Il nous laisse décider en fonction de notre libre- arbître. Akhab, en faisant acte de repentance pour les crimes qu'il a commis, se rapproche de l'Eternel.
18 1R21,8
19 1R21, 9
20 1R21,16
21 Walter VOGELS, Elie et ses fioretti,1Rois16,29- 2Rois2,18( coll.divina), n°261 ) , Cerf, Paris, 2013, p88 22 1R21, 20
23 1R21, 25
24 1R21,20
25 1R21,27
26 Néhémie 9, 31
27 Sébastien ALLALI, Le doux murmure. Essai sur la tolérance et la foi, Desclée de Brouwer, Paris, 2010, p.29
3. Conclusion
Dominé par son insatiabilité pour les biens terrestres et sous l'influence de sa femme, Akhab, a causé sans vraiment le vouloir, la mort d'un innocent. La vigne de Naboth prouve à quel point l'homme peut se pervertir s'il se laisse dominer par ses sentiments. Le comportement envieux d'Akhab n'est pas un cas isolé. Des Jézabel sont présentes également dans le monde actuel. Les tentations à commettre le mal ne manquent donc pas. Cependant, Dieu tient compte de notre condition de pécheur. Comme il l'a fait pour Akhab, Il nous indique l'itinéraire qui mène vers le salut de notre âme. C'est un Dieu d'amour, un Dieu père qui nous ne demande surtout pas de ne pas avoir des envies, mais Il nous convie à en faire bon usage. Il nous exhorte à faire correspondre notre vie sur terre avec notre état spirituel en Lui. C'est la pratique de cette foi authentique qui fait vivre Dieu en nous et nous en Dieu.
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